Tant que j'y suis...
Bon,voici une fiche de lecture écrite pour un cours l'année dernière.Je me permets de la publier sur ce blog du fait que l'ouvrage en question n'est autre qu'un essai japonais par Yukio Mishima:"le Japon moderne et l'éthique samourai".
Je vous laisse découvrir l'ouvrage grâce à la fiche de lecture.J'espère que ceci vous donnera envie de lire ce livre que je ne saurais que vous conseiller.

Yukio Mishima (1925-1970) est un des auteurs japonais majeurs de l’après-guerre. On peut citer quelques uns de ses ouvrages les plus connus comme confession d’un masque, le pavillon d’or ou la mer de fertilité préfacé par Marguerite Yourcenar. Il jouit donc d’une grande notoriété sur le plan national et ses ouvrages sont publiés en Occident où ils rencontrent un certain succès. Mais ce qui va véritablement marquer durablement les esprits et provoquer un fort engouement pour ses œuvres au Japon sera son suicide selon le rituel seppuku (appelé vulgairement hara-kiri en Europe) au QG des forces d’autodéfense japonaises au nom de l’empereur. Ce geste est important pour comprendre la personnalité de Mishima mais également son œuvre littéraire et plus particulièrement le Japon moderne et l’éthique samouraï. Cette œuvre qui ne connaîtra un véritable succès qu’après le suicide de Mishima n’est pas une fiction. Il s’agit d’un essai portant sur la lecture de Mishima du hagakuré. Le hagakuré contient les enseignements du samouraï devenu prêtre Jocho Yamamoto (1659-1719) recueillis et mis en ordre par un jeune samouraï Tsuramoto Tashiro. Son nom signifie littéralement « caché dans les feuilles », il fut d’abord jalousement gardé par les daimyos de Nabeshima jusqu’à l’ère Meiji ou il fut réinterprété en faveur d’une loyauté inconditionnelle à l’empereur. Le public lettré y a alors accès pour la première fois. Il comporte onze volumes dont les deux premiers contiennent les enseignements de Jocho, les autres volumes relatent les faits d’armes des guerriers du fief local de Nabeshima. Ce sont bien les deux premiers volumes qui intéressent Mishima et dont il fera un commentaire au sein de cet ouvrage nous décrivant son rapport au hagakuré et la lecture qu’il en fait.
Tout d’abord, Mishima nous décrit son rapport au hagakuré comme majeur et permanent. Il s’agit de l’œuvre qui l’a assurément le plus marqué,l’œuvre qui tout en lui dictant un style de vie participe de son entrée dans le monde de l’écriture. Ensuite Mishima livre ce qu’il appelle « mon hagakuré ». Il inscrit ici le hagakuré dans la société japonaise moderne en commentant quelques principes de Jocho tels que la féminisation du mâle,la starisation des jeunes idoles ou encore la vision de l’amour non déclaré comme la forme suprême d’amour. Il pose ces problèmes dans la société japonaise moderne tout en établissant un parallèle avec les propos de Jocho sur son époque. Mais le commentaire principal sur le hagakuré ne se situe qu’après dans le commentaire de chacun des 48 principes de vie de Jocho . C’est là que Jocho donne sa vision du hagakuré tout en essayant de bien expliciter le propos de Jocho. Ainsi il dégage trois philosophies du hagakuré : une philosophie de l’action,une philosophie de l’amour,une philosophie de la vie. Une philosophie de l’action: Jocho pose comme valeur essentielle la subjectivité, il considère l’action comme la fonction de la subjectivité et la mort comme la fin de l’action. La subjectivité est selon lui un moyen d’échapper aux limites du moi pour intégrer une unité plus vaste. Nombre des 48 principes de vie se rattachent à cette philosophie de l’action. On note un éloge de l’énergie dans le hagakuré . Le samouraï doit effectivement faire preuve d’une énergie toujours explosive. Il doit s’adonner jour après jour à ses entraînements physiques. Le samouraï doit également embrasser une voie pleine et entière et ne pas se limiter à un seul domaine fut-ce son sabre. Se limiter à une compétence technique revient en quelque sorte à s’aliéner,à perdre sa condition humaine. Une philosophie de l’amour. Mishima explique que contrairement à la distinction occidentale entre éros et agapè n’existe pas dans la conception japonaise de l’amour. Ainsi l’amour pour la patrie ou pour son seigneur est identique à l’amour que l’on porte à une femme. Cette conception japonaise de l’amour s’exprime bien dans l’expression « tomber amoureux de la famille impériale ». Cette conception de l’amour postule autre chose,la ferme conviction que ce qui émane de la pure sincérité instinctive mène directement à un véritable idéal qui mérite qu’on lutte et si nécessaire qu’on meure pour lui. C’est en ce sens que s’enracine la philosophie de l’amour du hagakuré. Ainsi la loyauté et le dévouement à son seigneur sont considérées comme les formes les plus spirituelles de l’amour. Une philosophie de la vie. Cette affirmation peut sembler paradoxale au vu de la plus célèbre phrase du hagakuré que beaucoup citent sans avoir lu le reste de l’ouvrage. « Je découvris alors que la Voie du samouraï c’est la mort. ». Une affirmation suit qui semble contredire cette première phrase et pourtant la renforce: « La vie humaine ne dure qu’un instant. Passons le donc à faire ce qu’il nous plaît. En ce monde fugace comme un songe,c’est folie que de vivre misérablement adonné aux seules choses qui nous rebutent . » La première citation constitue la première étape du raisonnement tandis que la deuxième citation représente la deuxième étape du raisonnement située sous la première et en même temps au-delà. Si l’on hésite entre la vie et la mort Jocho préconise de choisir la mort sans hésiter. En effet il estime que le bon moment pour mourir dignement n’apparaît qu’une ou deux fois et qu’il faut alors choisir la mort plutôt que fuir et de continuer à vivre dans la lâcheté et le déshonneur. « Tenu de choisir entre la mort et la vie choisis sans hésiter la mort. Rassemble ton courage et agis ….Celui qui choisit de continuer à vivre alors qu’il a failli à sa mission,celui-là encourra le mépris qui va aux lâches et aux misérables…Si l’on veut devenir un parfait samouraï,il est nécessaire de se préparer à la mort matin et soir et jour après jour .».Par ailleurs il incite à réfléchir sur ce que les choses seront devenues dans quinze ans,mais quinze années passent comme un songe et le temps change l’être humain,le fait dégénérer et il est bien rare qu’il ne lui permette de s’améliorer. C’est pourquoi si l’humanité est toujours confrontée à la mort et qu’il n’y a de vérité que d’instant en instant alors le temps ne mérite pas l’attention qu’on lui porte. Ainsi chaque instant qui s’écoule pour le samouraï conscient que la mort peut survenir à tout moment lui permet de s’améliorer. Voilà pour la philosophie de la vie. L’hagakuré va plus loin dans ces trois philosophies au sein des 48 principes mais il serait par trop exhaustif de les énumérer et commenter tous. Plus loin dans l’ouvrage Mishima nous explique que malgré la récupération du hagakuré par le régime militariste durant la Seconde Guerre mondiale notamment pour enrôler les kamikazes (le livre fut d’ailleurs interdit par les américains après la guerre),les préceptes de Jocho ne s’accordent pas au fanatisme des dirigeants japonais de la guerre.
Le hagakuré se pose comme un véritable guide de vie,une interprétation de la Voie du samouraï. Il combine des considérations élevées comme des règles majeures d’éthique aussi bien que des règles purement pratiques à l’instar de la manière de se comporter durant une beuverie. Sa lecture est particulièrement intéressante en ce sens qu’il participe d’un système de pensée asiatique totalement différent du nôtre. C’est pourquoi on part à l’assaut d’une nouvelle culture en entamant sa lecture. Le dépaysement est d’autant plus fort que cette pensée est bien spécifique au sein même du système de pensée japonais. Il s’agit de la Voie du samouraï. Ce qui a pour inconvénient de complexifier un peu la lecture et menace de rebuter le lecteur profane et non averti. Le commentaire de Mishima est lui aussi passionnant en ce sens qu’il réussit le pari de resituer une œuvre vieille de deux siècles au cœur de la société dans laquelle il vit se livrant ainsi à une critique féroce. Un lien s’établit alors entre Mishima et Jocho. La critique de Mishima fait écho avec la critique de la société de l’époque du hagakuré formulée par Jocho. Ce livre fait résonner à l’unisson par delà les siècles deux voix pessimistes et anachroniques qui exaltent avec la même ardeur désespérée l’éthique samouraï dans une époque prospère de paix qui les rejette. Ainsi s’exprime la solitude du samouraï moderne à l’écart du Japon pacifique et prospère d’après-guerre qui trouve un compagnon d’armes en la personne du solitaire samouraï devenu prêtre retiré du Japon prospère des Tokugawa. La plupart des œuvres de fiction de Mishima évoquent l’atomisation de la société et l’impossibilité de la communication affective entre les êtres. Ses dernières œuvres y ajoutent l’exaltation de l’autonomie de l’individu qui n’a pas davantage besoin des autres qu’il n’a cure de leurs besoins. Ceci trouve son accomplissement ultime dans la mort de Mishima,mort qu’il s’est donnée lui-même (accomplissant ce que Jocho n’a pu faire à la mort de son seigneur en raison des nouvelles lois de Nabeshima le lui interdisant),pour une cause dont il savait qu’il ne la ferait avancer en rien et au nom d’un empereur qui ne s’intéressait pas à lui. On peut voir se dessiner au fil des pages de cet ouvrage ainsi qu’au long de son œuvre entière le chemin qui l’a conduit à cette mort brutale et fascinante.